Discours du Président de la Cours d'Appel du Cap-Haïtien, le Magistrat Garry Paul Angrand ce lundi 9 mars 2026 à l'occasion de la cérémonie de présentation de serment des magistrats et autres personnels des Tribunaux de Première Instance de Ouanaminthe et de Limbé.
Les récipiendaires sont : Magistrat Emilio Accimé, Magistrat Elisma Florvil, Maître Marie, Lucie Joseph et M. Jaccius AURELUS pour le TPI de Ouanaminthe. Ainsi que Magistrat Louidor Louima, Monsieur Pierre Leveque, Madame Kelindra Elusma et M. Anderson PIERRE, pour le TPI de Limbé. Ces derniers ont prêté le serment d'usage à mi parcours du discours du président Angrand.
Après avoir frappé les trois de maillet signifiant l'ouverture de l'audience, il prononce son discours titré "DU FER ET DES CENDRES : 1911-2026, LE SIÈCLE DE COMBAT POUR LA JUSTICE" qui se veut être le témoin et la manifestation d'un acte de réparation historique.
Voici le discours de son intégralité.
Mesdames et Messieurs les Magistrats,
Distingués invités,
Peuple haïtien,
Ce n'est pas un bruit que vous venez d'entendre.
C'est une déflagration.
C'est la mémoire qui explose.
Ce sceau que je tiens — regardez-le — a traversé l'enfer. Il a vu 1911 et les flammes ordonnées par Antoine Simon lécher les murs du tribunal d'Ouanaminthe. Il a vu 1924, quand une loi, une simple loi n°61 du Moniteur, a cru pouvoir l'effacer des registres de la République.
On a voulu tuer la justice.
On a échoué.
Pourquoi ? Parce que ce fer, mesdames et messieurs, a refusé de fondre. Caché dans les ténèbres des archives, portant en lui les noms sacrés des Hérissé Narcisse et des Gelin Jean, il a attendu. Cent ans. Cent ans à gronder en silence. Cent ans à sceller une vérité que personne ne pouvait éteindre.
Aujourd'hui, 9 mars 2026, la vérité se lève.
1924-2024. La loi de suppression répond à la loi de rétablissement. Le Moniteur du 4 août 1924 est vaincu par le Moniteur spécial n° 45-D du 4 septembre 2024.
L'archive a terrassé l'oubli.
Le fer a vaincu les cendres.
Ouanaminthe ressuscite. Limbé renaît.
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DEUXIÈME PARTIE : LE POIDS DU PRÉSENT (L'EXAMEN DE CONSCIENCE)
Mais avant d'accueillir ceux qui reviennent, il faut que je parle. Il faut que je dise ce qui pèse sur mon cœur. Il serait criminel de célébrer une résurrection sans nommer ce qui menace de tout réduire à nouveau en cendres.
Regardez ce qui se passe dans ce pays.
C'est avec beaucoup de peine que je constate que la plupart des magistrats s'accommodent du mal. Le mal, mesdames et messieurs, n'est plus un ennemi qu'on combat. Il est devenu un lit douillet dans lequel on s'endort.
Par le passé, c'était une ligne rouge pour un magistrat que d'être en contact avec les justiciables d'un dossier dont il avait la charge. Aujourd'hui, la plupart se permettent de les visiter, de leur téléphoner et, plus grave, de les qualifier de « clients ». Clients ! Depuis quand la justice est-elle un commerce ?
Certains anciens magistrats, qui furent des modèles d'intégrité, ont changé de camp et sont aujourd'hui au service de l'iniquité. Certains jeunes veulent s'enrichir comme par magie, oubliant que l'amour de l'argent est la racine de tous les maux. Pire, certains montent des cabales avec des avocats pour nuire aux justiciables. La robe noire et la robe d'avocat s'assemblent dans l'ombre pour étrangler la vérité.
Voilà ce qui gangrène nos tribunaux. Voilà ce qui, si nous n'y prenons garde, consumera ce que nous reconstruisons.
Alors, à vous qui allez prêter serment, je pose d'abord cette question, pour qu'elle vous poursuive jusqu'à votre dernier jugement : êtes-vous de ceux-là ?
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TROISIÈME PARTIE : CEUX QUI REVIENNENT (L'INVESTITURE)
Ceux qui reviennent aujourd'hui ont un devoir plus grand que tous les autres : ne plus jamais repartir.
Magistrat Emilio Accimé.
Vous êtes là, Doyen du Tribunal de Ouanaminthe. Vous ne portez pas une robe. Vous portez cent ans d'absence. Vous portez les justiciables qui ont attendu, génération après génération, que l'État daigne revenir.
Magistrat Elisma Florvil.
Vingt ans comme juge de paix à Ouanaminthe. Vous avez connu la justice de proximité, celle qui panse les plaies quand le tribunal dort. Aujourd'hui, Commissaire du Gouvernement, votre parole devra avoir la dureté de ce fer. Parce que la loi qui se tait est une loi qui meurt.
Maître Marie Lucie Joseph.
Il y a quatorze ans, vous étiez la première femme avocate issue de la Faculté de Droit de Ouanaminthe. Vous auriez pu partir. Vous êtes restée. Première greffière du tribunal ressuscité, vous êtes la preuve vivante que la justice n'avait pas besoin de murs pour exister. Elle existait en vous.
Magistrat Louidor Louima.
Limbé. Frère jumeau de Ouanaminthe. Même combat. Vous incarnez cette vérité : la justice n'est pas une affaire de centre. Partout où un Haïtien vit, souffre, espère, la justice doit être.
Monsieur Pierre Leveque.
Commissaire du Gouvernement à Limbé. À vous de donner une voix aux sans-voix, de faire trembler les puissants. Que votre réquisitoire soit toujours l'écho de ce fer : juste, implacable.
Madame Kelindra Elusma.
Greffière à Limbé, vous êtes la mémoire vive. C'est par votre plume que les décisions deviennent immortelles. Que les archives de Limbé portent la marque de votre probité.
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QUATRIÈME PARTIE : LE SOMMET QUI VEILLE
Mais avant que ce siècle d'attente ne s'achève, regardez qui est parmi nous.
Le Conseil Supérieur du Pouvoir Judiciaire.
Honorable Représentant M. Wando Saint-Villier, Doyen du TPI de Hinche, voix des juges de première instance.
Vous n'êtes pas venus par courtoisie. Vous êtes venus par devoir. Votre présence transforme cette cérémonie. Elle la hisse. Elle la sacre. Parce que vous êtes le sommet, le regard qui veille, la main qui protège.
Au nom de cette Cour, merci d'être les gardiens de cette flamme.
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CINQUIÈME PARTIE : LA SAGESSE DES SIÈCLES (LE GUIDE)
Magistrats, vous avez juré. Ce serment est la clé de voûte d'un siècle de combat. Pour éclairer votre route, écoutez la sagesse des siècles.
La première vérité, d'Omar Ibn Al Khattab :
« Montre-toi égal envers les gens... afin que nul noble ne puisse espérer ta partialité et nul faible ne désespère de ta justice. »
Magistrats, vos visages changent-ils selon la bourse qui brille ?
La seconde vérité, de la Rome antique :
« Fiat justitia ruat caelum. » (Que la justice soit rendue, même si le ciel doit tomber.)
Ce sceau a vu le ciel tomber en 1911. Il est resté debout. Rendez la justice même si tout tremble.
La troisième vérité, de Joseph de Maistre :
« Toute nation a le gouvernement qu'elle mérite. »
Aujourd'hui, Ouanaminthe, Limbé, tout le pays méritent mieux. Ils méritent des juges intègres.
La quatrième vérité, avertissement ancien :
« Ne cherchez point à devenir juge, si vous n'avez assez de force pour rompre tous les efforts de l'iniquité. »
Magistrats, avez-vous cette force de résister aux puissants ? Avez-vous cette force de garder votre intégrité intacte, comme ce sceau est resté intact à travers les flammes ?
Si vous ne l'avez pas, partez. Partez maintenant, je vous en supplie. Il n'est pas de honte à reconnaître sa faiblesse. Mais il est une damnation à faire semblant d'être fort.
Si vous l'avez, alors restez. Restez et soyez dignes de ce sceau.
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EXHORTATION FINALE
Alors, je vous le dis, et que mes mots résonnent dans la pierre de cette Cour et dans la conscience de ce peuple :
Soyez dignes de ce sceau.
Qu'il soit le rappel quotidien que votre fonction n'est pas un privilège. Elle est un héritage de fer. Une dette envers les morts qui ont attendu, et envers les vivants qui n'attendront plus.
Que vos décisions soient inaltérables. Que votre courage soit inébranlable.
Montrez-vous égaux envers tous. Que nul noble n'espère votre partialité. Que nul faible ne désespère de votre justice.
La justice avait été déplacée. Elle n'avait jamais été détruite.
Aujourd'hui, elle revient à sa place.
Pour ne plus jamais repartir.
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ÉPILOGUE
Fiat justitia ruat caelum.
Vive la République !
Vive la Justice Haïtienne !
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(Le Magistrat Garry Paul Angrand saisit à nouveau le sceau. Il le lève lentement face à l'assemblée, dans un geste d'offrande et d'avertissement. Puis il le repose. Le bruit du fer contre le bois, une dernière fois, scelle l'Histoire.)
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Garry Paul ANGRAND, Magistrat
12ème Président de la Cour d'Appel du Cap-Haïtien





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